Les chiffres qui ne mentent pas
La dernière statistique médicale de la FMH (2025) est sans appel : la pénurie de personnel qualifié met en péril la sécurité des soins. Derrière cette formule prudente se cachent des données concrètes.
Plus des trois quarts des médecins de famille constatent déjà une pénurie dans leur région, selon l'étude Workforce 2025 mandatée par l'association Médecins de famille et de l'enfance Suisse (mfe). La tendance est structurelle, pas conjoncturelle.
Suisse romande : une situation paradoxale
La Suisse romande présente un paradoxe apparent : ses facultés de médecine — Genève et Lausanne — forment davantage de médecins que leur part de population ne l'exigerait. Avec 370 nouveaux diplômés par année, la Romandie dépasse l'objectif proportionnel fixé par la Confédération.
Pourtant, la pénurie est bien réelle sur le terrain. La raison ? Les nouveaux diplômés se spécialisent massivement plutôt que de s'orienter vers la médecine de famille. Et ceux qui choisissent la médecine générale optent de plus en plus pour le temps partiel, réduisant mécaniquement le nombre d'équivalents plein temps disponibles.
Des communes rurales de Suisse romande ont dépensé jusqu'à 11,5 millions de francs — c'est le cas d'Evolène, en Valais — pour attirer un généraliste. Ce chiffre dit tout de l'urgence ressentie au niveau local.
« 71,3% des médecins de plus de 60 ans ont admis qu'ils n'avaient pas de successeur pour leur cabinet. »
— Étude FRC / Le Temps, 2025
Quatre causes structurelles
Le vieillissement du corps médical
L'âge moyen des médecins de famille est de 52 ans en Suisse. 13% travaillent déjà au-delà de l'âge légal de la retraite. La vague de départs à venir n'est pas une projection théorique — elle est déjà amorcée.
La fuite vers la spécialisation
La médecine générale est perçue comme moins valorisée, moins bien rémunérée au regard de la charge, et plus exposée à la pression administrative. Les jeunes diplômés s'en détournent au profit des spécialités hospitalières.
La réduction du temps de travail
En vingt ans, le temps de travail hebdomadaire des médecins de famille est passé de 50 à 42 heures. Parallèlement, la charge administrative a augmenté, réduisant d'autant le temps consacré aux soins directs — moins 6 heures par semaine depuis 2005.
La dépendance aux médecins étrangers
Trois quarts des nouveaux médecins entrant dans le système de santé suisse en 2025 sont titulaires d'un diplôme étranger. Cette dépendance structurelle est fragile : d'autres pays mènent désormais des politiques actives de rétention de leurs professionnels de santé.
Ce qu'on appelle vraiment un «désert médical»
Le terme est emprunté au débat français, où il désigne les zones géographiques sous-dotées en médecins. En Suisse, la notion est moins formalisée réglementairement, mais la réalité est similaire : des régions rurales ou péri-urbaines où les délais pour obtenir un rendez-vous dépassent plusieurs semaines, où les urgences hospitalières absorbent des cas qui relèvent normalement du cabinet généraliste, et où la population âgée renonce parfois aux soins faute d'accès.
La nuance suisse tient à la densité globalement encore correcte du pays — 4,2 équivalents plein temps pour 1000 habitants, toutes spécialités confondues. Mais ce chiffre masque une répartition très inégale. En médecine de premier recours — la médecine de famille, qui est le premier point de contact du système de santé — la densité chute à 0,9 EPT pour 1000 habitants. L'objectif de l'OCDE est d'un médecin pour 1000 habitants. La Suisse ne l'atteint pas.
Quelles réponses existent ?
Les pouvoirs publics ont pris conscience du problème. Depuis 2014, la médecine de base est inscrite dans la Constitution fédérale. Des programmes cantonaux ont été mis en place. La Confédération a investi dans la formation. Mais les effets tardent à se faire sentir, et les mesures structurelles peinent à rattraper la dynamique démographique.
Quatre leviers sont aujourd'hui mobilisés ou à mobiliser :
Formation renforcée
Augmenter le nombre de places d'études et de postes de formation postgraduée en médecine de famille, comme le demande la FMH.
Revalorisation tarifaire
Rendre la médecine de premier recours plus attractive financièrement — la transition vers le TARDOC offre une opportunité de rééquilibrage.
Délégation des tâches
Confier davantage de tâches aux assistantes médicales et aux infirmières de pratique avancée pour libérer du temps médical.
Cabinets de groupe
Mutualiser les ressources pour rendre l'installation plus viable et plus attractive, notamment pour les jeunes médecins qui refusent la solitude du cabinet solo.
Le rôle des réseaux de cabinets
C'est précisément là que les réseaux de cabinets médicaux jouent un rôle que les politiques publiques seules ne peuvent pas tenir. En rendant l'installation financièrement accessible, administrativement soulagée et humainement moins isolée, ils abaissent les barrières à l'entrée en médecine de famille.
Un cabinet intégré dans un réseau structuré peut offrir une couverture en cas d'absence, un back-office partagé, un soutien à la facturation TARDOC, et une communauté de pairs. Autant d'éléments qui répondent directement aux raisons pour lesquelles les jeunes médecins hésitent à s'installer en zone sous-dotée.
La question n'est plus seulement de savoir si la pénurie est réelle — les données de la FMH et de l'étude Workforce 2025 ne laissent plus de doute. La question est de savoir qui va prendre en charge la transition, et avec quels outils.
MEDERI a été fondé avec cette conviction : les solutions durables au problème de la démographie médicale ne viendront pas uniquement des pouvoirs publics. Elles viendront aussi d'acteurs privés capables de structurer l'offre de soins de proximité, d'accompagner les médecins dans leur installation, et de rendre viable — économiquement et humainement — l'exercice de la médecine de famille en Suisse romande.